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Chroniques et Propos Insignifiants

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6 avril 2026

Adam Smith, notre père à tous

Si mes élèves, 20 ou 30 ans après avoir subi mes cours, n’avaient plus qu’un seul souvenir de moi, ce serait qu’Adam Smith est notre père à tous. Comment d’ailleurs pourrait-il en être autrement avec ce prénom aussi biblique ?

En vérité, je vous le dis, Adam Smith est considéré comme le père de l’économie classique. A ceux qui ne se reconnaissent pas dans cette filiation, je ne peux que répondre que renier son père est une étape indispensable à son développement en tant qu’individu autonome, le fameux « tuer le père ». On peut par ailleurs se déchirer même dans les meilleures familles.

Adam Smith est né le 5 juin 1723 à Kirkcaldy, au nord d’Edimbourg, en Ecosse. Il ne saura jamais qu’une page lui est consacrée sur le site du Ministère (français) de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté Industrielle et Numérique. Ses deux ouvrages sont Théorie des sentiments moraux (1759) et Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776 pour la première édition anglaise et 1778 pour la première édition française). On ne lésinait pas sur la longueur des titres à cette époque. D’après Wikipédia, l’année 1776 est une année bissextile qui commence un lundi.

Smith n’était pas un économiste mais un professeur de morale. Le terme « économiste » venait en effet d’être inventé par les physiocrates français, qui se qualifiaient de « secte des économistes ».

Commençons par un échec (1) : dans sa théorie de l’avantage absolu, Adam Smith prétend que chaque nation qui participe au commerce international doit se spécialiser dans les produits qui lui reviennent le moins chers. David Ricardo (1772-1823), autre économiste britannique comme son nom ne l’indique pas, a réfuté l’éminent professeur écossais avec ses avantages comparatifs, théorie encore discutée de nos jours.

Adam Smith a davantage excellé quand il a montré que la division du travail permettait d’augmenter la productivité, par exemple de produire plus en moins de temps. Son exemple de la manufacture d’épingles est l’un des plus célèbres de l’histoire de la pensée économique, même s’il n’a probablement jamais mis les pieds dans une telle manufacture.

Il ne l’a pas moins fait en prétendant que la recherche de l’intérêt individuel permet d’augmenter l’intérêt général sans même que nous ne nous en rendions compte, comme si nous étions menés par une « main invisible ». Le marché est donc autorégulateur et l’Etat ne doit pas intervenir dans son fonctionnement.

Mais, pour Adam Smith, le marché n’est pas la jungle. Il doit respecter des règles instaurées par l’Etat. Le marché et l’Etat sont ainsi plus complémentaires qu’antagonistes. L’Etat doit notamment intervenir en matière d’enseignement pour compenser l’abêtissement provoqué par la division du travail. Par ailleurs, « aucune société ne peut être assurément florissante et heureuse lorsque la plus grande partie de ses membres est pauvre et misérable » (2). Nous sommes loin de la carricature que l’on retrouve parfois chez les libéraux ou chez les contempteurs de notre père à tous.

Je regarde mes doigts qui s’agitent sur le clavier de mon ordinateur, ils ne sont pas invisibles…

(1) : Cela arrive même aux meilleurs.

(2) : Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, I, 8.

Le Filousophe, mai 2025.

11 janvier 2026

Graham Burger : Embrouilles à Kaboul

" New Delhi, 31 décembre 1999… Les trois plus grandes stars du cinéma américain kidnappées par un commando de terroristes afghans… Hollywood et Washington sur le pied de guerre… "

Puis :
- "
Si ça se trouve, l'Amérique a déjà envahi l'Afghanistan, dit Arnon avec optimisme.
- Et les commandos de Marines ont déjà pris possession des positions ennemies sur les plages du débarquement ! ajoute Rocky.
- T'es sûr qu'il y a la mer dans ce bled ? interroge Will.
- Ils ont sûrement un lac ! dit Rocky.
"

Une couverture orange vive, un tampon secret défense, un pseudo américain, un titre comme on en fait plus et une photo en noir et blanc représentant un balèze, les bras liés à son torse musclé, entouré d'une foule plus ou moins enturbannée, les visages grimaçants. Vive le polar d'antan, d'une époque où lire un roman d'aventure ne ressemblait pas à avaler des milliers de pages techniques à la Tom Clamcy ! Et comment ne pas reconnaître à Graham Burger un certain talent de visionnaire, l'ouvrage datant de 1999 ?

Nous pouvons nous réjouir du choix du nom des personnages, du sens de l'essentiel dans leur description , surtout dans son aspect psychologique, et de l'interdiction absolue de se refuser l'utilisation de tout cliché.

"
- Nick, s'il te plaît, tu remets cette mitrailleuse à sa place, hurle Wilbrow Moneyfirst à son assistant. Nick Tameir est le bras droit de Wilbrow. C'est un solide gaillard au visage en lame de couteau et aux yeux froids comme l'acier.
- Et tu surveilles le déchargement de cette palette de frittes au sous-sol, ajoute-t-il sur le même ton.
Nick lui lance un regard torve, puis se ravise et lui sourit aimablement. Il caresse une dernière fois le canon de la mitrailleuse mini-gun calibre 556, celle de Joss Taner, le héros de La Mort rouge. Et il la raccroche juste au-dessus de la porte d'entrée des toilettes messieurs.
A quelques heures de la saint-Sylvestre et de l'ouverture du centième Hollywwood Burger à New Dehli, son manager, Wilbrow Moneyfirst, est un peu sur les nerfs. Cette inauguration est en effet le tournant de sa carrière et une sacrée façon de commencer la nouvelle année. D'autant que les boss seront présents : Arnon Sparklingwater, Rocky Neveralone et Will Brulis.

Les trois stars du cinéma américain, les héros qui ont sauvé, à plusieurs reprises, l'Amérique de tous les périls sont attendus ce soir à New Delhi.
"

Le sens du dialogue et de l'action se mêlent harmonieusement, comblant le lecteur.

"
- Mais je t'emmerde, lui répond Will, les yeux soudain glacés.
- Ouais, c'est vrai, Arnon a raison, dit Rocky. Ton élasticité musculaire se relâche !
Will les obesrve d'un regard où perce une profonde lassitude. Puis il se lève, leur fait face, glisse ses mains dans les poches de son jean, bombe légèrement le torse et expire un grand coup.
- Vous cherchez la castagne, les gars ?
- C'est quand tu veux, mon pote, répond Rocky, impassible.
- Mais arrêtez de vous chamaillez, intervient Arnon.
- Toi, la folle liftée, tu te la boucles ! lui lance Will.
-Arrêtez, les mecs, ça va dégénérer, dit Rocky juste avant de recevoir le seau à glace qu'Arnon destinait à
Will et qu'il venait d'éviter en baissant la tête.
Et dès lors, cela dégénéra.
"

Cela dégénère en effet très rapidement : de l'action avec une légère touche sentimentale.

"
La tension est à son comble. C'est un duel de regards auquel se livrent les deux hommes. Celui de Rocky montre une opiniâtre volonté d'affirmer sa suprématie personnelle. Celui de Nick reste froid, presque translucide.
Arnon observe la scène avec une moue d'approbation. Les invités jouissent du spectacle avec une attention soutenue. Will pelote Sheila qui s'abandonne entre ses bras musclés.
Rocky tourne alors sa mitrailleuse vers la salle de restaurant et lâche une brève rafale.
- Oh merde, murmure-t-il.
Environ 250 projectiles calibre 556 ont frappé les premiers rangs. Une petite centaine d'invités se sont effondrés sur leurs chaises, criblés de balles dum-dum, dont les têtes ont la particularité de s'écraser sous l'impact, de se disloquer en d'infinies particules de mort, et de faire de considérables dégâts alentour. Des giclées de sang mélangées à des débris de chair ont éclaboussé leurs voisins.
"


L'amour n'est pas oublié, dans ce qu'il a de plus beau.

"
Will hésite. Il regarde Sheila dont la surcharge de rimmel coule jusqu'à la commissure de ses lèvres. Il voit aussi sa poitrine, gonflée par l'angoisse, dont les globes laiteux semblent prêts à jaillir hors de son corsage.
- Je ne partirai pas sans elle, dit-il.
"


Le lecteur est promené dans les sphères du vrai pouvoir.

"
Le Président se tourne alors vers le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Brad Howner, le principal artisan des accords israélo-palestiniens de Jlessing Pas.
- Quels sont nos rapports avec l'Afghanistan ?
- On a financé des groupes terroristes islamistes qui voulaient virer les Soviétiques. On leur a livré des tonnes d'armes pour qu'ils les dirigent contre eux. Maintenant, ils les retournent contre nous… La dernière fois que j'ai eu un contact avec mon homologue afghan, c'était justement l'année dernière. Je lui ai adressé mes vœux, il m'a envoyé une boîte d'espèces de loukoums immangeables. C'est notre seule relation diplomatique depuis un an !
Brad Howner est un diplomate expérimenté et son avis est un de ceux qui comptent le plus pour le Président.
Le Président griffonne quelques notes d'une écriture nerveuse. La situation est bien plus complexe qu'il ne l'imaginait. Il ne manquait plus que ça ! pense-t-il. Déjà les fêtes de Noël ont été catastrophiques. Au moment de l'ouverture des cadeaux, Henry a été pris de convulsions et il a vomi sur la moquette du salon. Le Président est très attaché à son pitt-bull, Henry.
"

Les Russes ne sont pas oubliés.

"
- Qu'est-ce qu'on fait ? demande Leonid Vipeir, le très redouté conseiller spécial auprès du chef d'Etat russe.
Tous les regards se tournent alors vers le bout de la table.
Le président Ilia Bourevitch vient de s'assoupir.
Cela fait déjà un moment qu'il semblait désespérément lutter contre le sommeil. Ses yeux, que l'on devine
rouges sous ses paupières gonflées, sont maintenant fermés à moitié. Sa tête pend lamentablement sur son épaule. Un léger ronflement s'échappe de son nez couperosé.
- Hum… Hum… Qu'est-ce qu'on fait, réitère Leonid Vipeir d'une voix forte.
Le Président ouvre deux grands yeux hagards. Il se redresse et étouffe un rot parfumé de vodka et de choux rouge dont l'odeur s'insinue dans la pièce.
- Je ne démissionnerai pas ! tonne le Président d'une voix pâteuse en soulignant ses propos d'un grand coup de poing sur la table.
- Bine sûr Ilia, dit Leonid, le problème est de savoir si nous condamnons l'acte de terrorisme des Sacripans.
- C'est qui ? demande le Président.
- Un groupe terroriste qui a enlevé des Américains, le jour de l'an.
- N'oubliez pas de leur présenter mes vœux, répond le président Bourevitch, qui se rendort
instantanément".
"

Une immense farce : ne boudons pas notre plaisir.

 

 A lire :

Graham Burger : Embrouilles à Kaboul, Editions n°1.

Revue en ligne Ecrits-vains, novembre 2001.

4 janvier 2026

Retour vers le passé

Dans La tache, Coleman Silk, professeur de lettres classiques, doit démissionner pour avoir tenu des propos racistes envers certains de ses étudiants. Il est pourtant noir. Mais la couleur claire de sa peau, jointe à une volonté sans faille, lui a permis de se faire passer pour un blanc. Il a renié sa mère, sa famille. L'ancien mari de Fiona, sa maîtresse, mal remis de sa guerre du Viêt-Nam, le tuera, lui et Fiona, quelques temps après. Ce ne sont pas une camionnette et une voiture qui se fracassent, mais le passé et le présent.

Comme ils se fracassent dans les Marins perdus, de Jean-Claude Izzo. Amina aurait pu terminer sa vie tranquillement. Mais Diamantis voulait lui expliquer pourquoi il l'avait abandonné vingt ans plus tôt.

" Diamantis n'écoutait plus Ricardo. Il n'entendait plus rien. Il s'était immobilisé dans l'emploi du passé pour parler d'Anima, et le froid le gagnait sous la transpiration qui trempait son corps. Il voulait courir là-haut. Voir Anima. Son estomac s'était noué. Et cela n'avait rien à voir avec le whisky.
-Vous ne pouvez pas comprendre. J'avais besoin d'elle. Ma vie, elle est au bout du rouleau. C'est maintenant que j'avais besoin d'elle. Maintenant. Mais elle voulait rien entendre. Vous avez débarqué au Mas avec votre gueule enfarinée et vos remords… Comment vous avez su qu'elle travaillait au Habana ?
Diamantis ne répondit pas. Tout ça n'avait plus de sens.

-Je l'ai aimée, Diamantis.

Ils se regardèrent. Tout se brouillait dans les yeux de Ricardo. Des larmes se mirent à couler. Il jeta son arme sur le fauteuil.
-Je l'ai tuée. Elle est là-haut.

Amina était étendue sur le sol. Le sang, autour d'elle, avait déjà noirci. Ses yeux morts fixaient Diamantis. Il fit un pas et s'agenouilla près d'elle. Il approcha la main de son visage, mais son geste resta suspendu. Amina lui souriait. C'était il y a vingt ans. Elle était nue et Diamantis, au-dessus d'elle, laissait planer sa main sur son corps. Il en dessinait les contours sans le toucher. Amina se tendait vers lui et murmurait : " Touche-moi, je t'en prie. Pose ta main, là… " Sa main se rapprochait, frôlait ses seins l'un après l'autre, son ventre, les poils de son pubis. L'odeur de son sexe, humide, luisant, emplissait ses narines. Il approcha ses lèvres, au moment où ses mains se posèrent sur ses cuisses ouvertes.
-Pardon, Amina.
"

Mais un autre drame se noue dans le bateau abandonné par son armateur dans le port de Marseille.

" Lalla était recroquevillée dans un coin, sous le bastingage. Elle sanglotait en poussant de petits cris. Abdul était debout, devant elle, les bras ballants. Entre eux, Nedim. De dos. Nedim embroché dans une saloperie de truc que Diamantis n'identifia pas. Il ne voyait que ce bout de truc en fer émergeant de son dos. Il s'approcha. La ferraille avait traversé la cage thoracique de Nedim, à hauteur du cœur, pour sortir entre ses omoplates. "

Nedim, mort pour avoir voulu protéger Lalla. Lalla était la fille d'Amina, et de Diamantis. Mais seuls Amina et Ricardo le savaient. Une autre femme aimait Diamantis. Il avait la possibilité de vivre avec elle, d'oublier le passé. Il ne l'oublia pas.

A lire :

Philip Roth : La Tache, Gallimard,

Jean-Claude Izzo : Les Marins perdus, Futuropolis.

 

Revue en ligne Ecrits-vains, novembre 2003.

3 janvier 2026

Thomas Pynchon

Thomas Pynchon se tait. On ne le voit pas. Il écrit. Trois photos de lui, quelques images volées par CNN : le culte du secret. On le qualifia d'écrivain post-moderne. Alors que le roman moderne repose sur le domaine de la connaissance, du savoir, le roman post-moderne s'intéresse au domaine de l'être, du possible. Le roman moderne s'intéresse à la complexité du monde et à son incohérence (Dos Passos, Kundera par exemple) alors que le roman post-moderne explore l'univers des possibles (Joyce, Gide par exemple). Il fait partie du Roman de l'Amérique, au même titre que Faulkner, Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Nabokov, Salinger, London, Miller, Kerouac, MCCullers, Ellroy, Auster ou encore De Lillo.

Celui dont le NY Times (28/4/1963) décrivait comme, " un éternel lecteur (qui lit des maths pour le plaisir), du genre de ceux qui commencent leur journée à une heure de l'après-midi avec des spaghettis et un soda et la finissent à trois heures du matin sans cesser d'avoir lu ", mérite d'être savouré.

"Ce qui m'intéresse avant tout dans la littérature, c'est l'énergie, je ne sais pas comment le dire autrement, je dirais presque l'énergie par centimètre carré de matière écrite. Il y a de la littérature qui marche sur 2 volts 5, ça peut être très estimable, mais ça ne m'épate pas beaucoup, je préfère celle qui fait péter les fusibles. De ce point de vue, Pynchon (je pense à V et à L'Arc-en-ciel …) est radioactif.
Ses pages m'évoquent ce que Miller disait à propos de Moravagine, qui m'a toujours semblé une des plus belles images pour qualifier le style : il avait eu l'impression, disait-il, de "lire un texte phosphorescent à travers des lunettes de soudeur " Eh bien voilà, Pynchon aussi, ça brûle la rétine.
Et puis une autre image me vient : on a l'impression que ce n'est pas seulement écrit à la surface de la page, mais aussi par en dessous. Ça s'enfonce sous la page, ça grouille sous la page. Chaque phrase apparente, chaque phrase lue, "en surface", n'est qu'une coupe dans un volume de phrases entrecroisées, souterraines, comme un bloc de racines verbales. D'où la puissance.

Tout cela me fait penser aussi à la distinction que fait Barthes dans Le plaisir du texte entre "littérature de plaisir" et "littérature de jouissance" : dans la jouissance, dit-il à peu près, et la littérature de jouissance, il n'y a pas cet élément d'habitude, de routine culturelle, qu'il y a dans le plaisir ça secoue, ça met hors de soi, ça fait perdre tous les repères.
Pynchon, c'est clairement ça, de la littérature de jouissance. Et "ça peut aller jusqu'à un certain ennui", dit honnêtement Barthes. Ah oui, c'est vrai, Pynchon, ça n'est pas "facile". Faulkner non plus, ni... ceux qui comptent vraiment, non ?
"(Olivier Rolin, Les Inrockuptibles).

"Le héros de cet étrange et fantasque aventure littéraire se nomme Stencil. Herbert Stencil, né en 1901. Son père est mort en 1919 dans d'obscures circonstances alors qu'il enquêtait sur des soulèvements dans l'île de Malte. De temps en temps, Stencil lit quelques passages du journal intime laissé par son père. Ce n'est qu'en 1945, à une terrasse de café à Oran, qu'il tombe sur ces lignes : "Avril 1899, Florence. Personne n'aurait soupçonné qu'il pût y avoir autant de choses derrière V., et dans V. Qui est V.? Ou plutôt qu'est-ce que V.? Dieu veuille que rien ne m'oblige jamais à apporter une réponse à cette question, que ce soit ici, ou dans quelque rapport officiel que ce soit."

Bien évidemment, il faut répugner à dire ici que ce livre est le récit des différentes investigations qui vont jeter Stencil sur les traces de V. Ce serait vouloir identifier le lieu commun à toutes les littératures. Mais il est bon que de temps à autre un écrivain nous rappelle à ce devoir têtu, fût-ce en nous faisant croire, tour à tour, que V. est une jeune femme déflorée au Caire; une femelle de rat, dénommée Véronique, qui tient ses quartiers dans les égouts de New York; une danseuse allemande pré-nazie dans le Sud-Ouest africain; un pays mystérieux appelé Vheissu; ou encore une lesbienne du boulevard de Clichy.

Pour le moment, préférons cette première approximation due à l'auteur lui-même : "Ce que sont pour les libertins les cuisses ouvertes, ce qu'est un vol d'oiseaux migrateurs pour l'ornithologue, ce qu'est la tenaille pour l'ajusteur, voilà ce qu'était pour le jeune Stencil la lettre V." (V. page 3).

A lire :

Thomas Pynchon : V, Seuil,

Thomas Pynchon :  L'Homme qui apprenait lentement, Seuil,

Thomas Pynchon : Vente à la criée du lot 49, Seuil,

Thomas Pynchon : L'arc-en-ciel de la gravité, Seuil,

Thomas Pynchon : Vineland, Seuil,

Thomas Pynchon : Mason & DixonSeuil.

Revue en ligne Ecrits-vains, novembre 2001.

2 janvier 2026

De l'utilité de la censure

Maintenant que l'exigence de transparence a remplacé toute autre exigence, l'ennemi le plus impitoyable et le plus cruel est la censure. Pourtant, elle s'avère souvent précieuse. Ainsi, Paul Morand, dans l'une de ses Chroniques (1931-1934), en loue les vertus :

Sainte-Beuve nous dit qu'il eut jadis l'idée d'un essai sur ce thème : "La censure a été utile au bon goût en littérature…" La censure fait à ce titre partie de ces gênes exquises chères à Paul Valéry; elle vient ajouter une contrainte sociale et une exigence politique aux obligations que l'artiste a envers lui-même, envers son art.
"La censure a beaucoup servi la pensée en la gênant, comme la rime, ajoute Sainte-Beuve. Elle l'a forcée à s'ingénier à trouver ce qu'en pleine liberté on ne se donne pas la peine de chercher. Quand la censure n'étouffe pas la pensée, elle l'aiguise."
Elle rend le lecteur curieux, averti, fouineur, chercheur de mots à double sens, elle l'oblige à lire lentement et entre les lignes. Chaque fois que nous tombons sur une lettre inédite de Beyle, nous nous demandons
ce qu'il aurait ajouté s'il n'avait pas craint la poste (ma secrétaire a écrit la peste), redouté le cabinet noir, surveillé ses traces, ruminé chaque phrase afin de dérouter ce parti ultra qu'il nomme le parti de l'Eteignoir. Sainte-Beuve distingue plusieurs nuances dans la liberté des lettres : la liberté absolue ou licence, la liberté avertie (nous dirions aujourd'hui dirigée), et la liberté intimidée. Car le plafond de la liberté est un plafond réglable : tous les souvenirs de presse du second Empire ou de la France 1917-1918 nous en apportent le témoignage; pourquoi le mot pirate fut-il interdit dans les journaux d'une certaine matinée de février 1917 ? Qui saura jamais pourquoi le mot rataplan fut séditieux le 28 avril 1865 ?
La censure préventive qu'un écrivain exerce sur soi-même reste la meilleure de toutes; car sans rien sacrifier à l'idée, elle en distille la force, elle en polit la pointe : le venin d'anciens discours académiques qui
faisait la joie des initiés s'est souvent évaporé pour nous; n'empêche que nous devinons les tromblons et les espingoles derrière les considérations les plus impersonnelles et que tel mot naïf d'apparence a été choisi avec un acharnement mauvais. Mais le bon ton avant tout !
"Si vous ouvrez les portes à la liberté du langage, au lieu de ces chefs-d'œuvre d'éloquence que sont les remontrances des Parlements, disait l'abbé Galiani, voici les remontrances qu'un parlement fera : "Sire, vous êtes un c…"."
Et comme il ajoutait que la contrainte et la décence ont été les causes de la perfection de l'esprit, du goût et de la tournure chez les Français, l'abbé terminait ainsi sa lettre, datée de 1744, à son amie Mme
d'Epinay : "Savez-vous ma définition du sublime oratoire ? C'est l'art de tout dire sans être mis à la Bastille."

La censure nous a d'ailleurs permis de profiter des Entretiens de Paul Léautaud avec Robert Mallet :

"Paul Léautaud a consenti à la réunion de nos dialogues en volume quand je lui ai appris que, pour diverses raisons d'opportunité, on avait été obligé d'apporter quelques coupures dans ses propos lors de leur transmission. (Il n'a pas pris connaissance de ces coupures, car il a refusé de s'écouter, n'ayant d'ailleurs pas d'appareil de radio chez lui.) Si donc des suppressions ont paru indispensables pour que les Entretiens puissent être livrés au très vaste public de la radio, il a paru non moins nécessaire de conserver dans son intégrité une pensée dont le mérite essentiel est de faire fi de tout conformisme."

 

A lire :

Paul Morand : Chroniques 1931-1954, Grasset,

Paul Léautaud : Entretiens avec Robert Mallet, Gallimard,

Ces Entretiens sont également disponibles dans un coffret de 10 CDs.

Revue en ligne Ecrits-vains, novembre 2001.

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